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  • : Journaliste spécialisée affaires européennes. Aujourd'hui chef de rubrique en presse professionnelle dans le design mobilier et les nouvelles technologies. Souhaite travailler dans la presse grand public. Après avoir vécu un an à Bruxelles pour connaître
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Jeudi 20 avril 2006
Si le premier article édité sur ce blog concerne l'Europe, cela ne doit rien au hasard... Ceux qui me connaissent comprendront. Ceux qui me découvrent seront peut-être étonnés qu'une européenne convaincue écrive de tels propos... Des articles ultérieurs viendront préciser ma pensée.
En attendant, bonne lecture.
Une dernière chose : cet article a été rédigé à l'attention des néophytes de l'Europe, donc dire "oh ! Bolkestein je n'y comprends rien" à la lecture des premières lignes serait dommage... Lancez-vous !

BOLKESTEIN : SUPERCHERIE AMORCÉE


A écouter nos eurodéputés, la directive Bolkestein serait devenue inoffensive. Même qu'elle aurait été épurée du principe du pays d'origine, sujet de vives querelles. En théorie seulement. Ce principe n'est pas aussi mort qu'il en a l'air. Il a certes été remplacé par un texte offrant la possibilité aux Etats membres de régir l'installation d'un travailleur indépendant sur leur territoire, loi soit dit-en passant déjà en application, mais les règles que les Etats lui appliqueront devront respecter trois principes : la non-discrimination, la proportionnalité et la nécessité. Ces trois règles n'ont jamais été juridiquement définies. Qui se chargera d'en déterminer les contours ? Les juges de la Cour de Justice Européenne, ceux là-même qui ont créé de toutes pièces le principe du pays d'origine, au fur et à mesure de leur jurisprudence. Mis à la porte, le voilà prêt à ressurgir par la fenêtre.



Au départ, nous avions un texte qui proposait qu'un prestataire de services vienne exercer sous les lois de son propre pays, soit le principe du pays d'origine. Devant l'impossibilité de trouver un compromis sur ce texte entre la droite et la gauche européenne, nos eurodéputés ont préféré opter pour une formule bancale, imprécise et juridiquement indéfinie pourtant censée protéger nos acquis sociaux. Explications : le compromis voté jeudi 16 février ne change rien au fait qu'un prestataire de services puisse s'installer librement dans le pays qui lui chante et y exercer ses prestations comme il l'entend. La différence avec l'ancien article 16 est que le pays de destination peut imposer certaines règles au fournisseur du service afin d'éviter la dégradation de nos acquis liés, par exemple, à la santé, à la salubrité publique, à la protection des consommateurs ou à l'environnement. Cependant, ces rgles seront soumises à trois principes que l'Etat en question n'aura pas le droit de transgresser : la non-discrimination, la nécessité et la proportionnalité. Impression d'annulation des effets ? Exactement. Surtout qu'aucune définition juridique claire et précise de ces trois principes n'existe, que ce soit dans le texte du compromis ou dans les traités. Autrement dit, seule la Cour Européenne de Justice sera apte à juger du caractère non discriminatoire, nécessaire ou proportionné des règles imposées par un Etat membre à un prestataire. Si l'on suit le raisonnement de nos eurodéputés, l'Etat aura désormais à sa charge le contrôle des activités de ces prestataires provenant des vingt-quatre autres pays. La nouveauté réside dans l'application de ces trois principes, application tout simplement porteuse d'interprétations multiples et variées. Qui dit interprétation, dit dérive potentielle, sans compter que l'appellation " principe du pays d'origine " découle des nombreux arrêts de la Cour de Justice Européenne interdisant aux Etats membres de restreindre les droits des travailleurs provenant d'ailleurs sur leur territoire. De plus, l'engorgement évident que la Cour de Justice risque de subir laisse supposer qu'il y aura des abus en la matière, de la part des prestataires comme des Etats. Ainsi, le principe du pays d'origine risque tout simplement de revenir par la fentre après avoir été prestement chassé par la grande porte. Chaque prestataire sera libre de décider que telle ou telle règle enfreint l'un de ces trois principes et de porter l'affaire devant la Cour Européenne de justice, seule arbitre. Comment la Cour pourra-t-elle déduire ce qui serait discriminatoire, disproportionné ou inutile concernant les règles imposées par chacun des vingt-cinq Etats et pour chaque prestation délivre ? Le travailleur indépendant, après avoir lancé sa requête auprès des tribunaux, cessera-t-il toute activité pendant le temps de la procédure ? Ou bien aura-t-il le loisir de continuer à exercer, hors des limites fixées par l'Etat puisque jugées par lui-même discriminatoires, futiles et disproportionnées ? Cela aussi constitue un vide juridique inquiétant.

Unanimité suspecte autour de ce compromis

Depuis le vote en première lecture à Strasbourg entérinant ce compromis carencé, pourquoi tous les eurodéputés continuent-ils à présenter le texte comme une victoire politique, juridique et économique ? Retour sur le déroulement d'une prise de décision politique pour le moins rapide. Avant de trouver un compromis sur le principe du pays d'origine, la gauche (soit une fraction du Parti Socialiste, les Verts et les Communistes) souhaitait tout simplement exclure ce principe qu'elle jugeait criminel pour le marché du travail. A droite (le Parti Populaire Européen et les Libéraux), personne ne voulait dépouiller la directive de ce principe, l'estimant justifié par rapport à la logique d'ouverture du marché intérieur, mise en route depuis quelques années. Seulement, la gauche, emmenée par l'Allemande Evelyne Gebhardt, rapporteur sur le texte, se devait politiquement de trouver un accord sur le principe du pays d'origine, sous peine de voir la directive passer dans son ensemble au sein d'un Parlement majoritairement à droite. Ds lors, le compromis a été rédigé dans l'affolement entre le lundi 6 et le mercredi 8 février. Le texte se retrouve ainsi tacheté de lacunes juridiques démesurées. Lacunes rapidement repérées par la droite européenne et savamment orchestrées par quelques députés de cette tendance. En effet, un texte de compromis dont les bases juridiques ne sont pas clairement établies permettrait de voir le principe du pays d'origine ressurgir inopinément, objectif premier de la droite européenne. Quelle a été la stratégie des députés de droite pour arriver, un, à apaiser les socialistes, deux, à satisfaire les velléités de leur parti ? La réponse réside dans le décryptage de jeux politiques surprenants d'ingéniosité.

Stratégie politique finement menée

Jacques Chirac promettait dans Le Monde, en mars dernier, de " remettre à plat la directive ", soit d'exclure le principe du pays d'origine du texte. En même temps que la représentation permanente de la France à Bruxelles persistait à demander le retrait du principe, deux députés français, Jacques Toubon (UMP) et Janelly Fourtou (UDF), ont voté pour la conservation du principe du pays d'origine, en commission parlementaire lors des négociations liminaires sur le texte, malgré leurs contre-déclarations répétées dans la presse. Or, leurs voix auraient pu changer la donne et éviter que nous nous retrouvions aujourd'hui face à un compromis bancal. A ce sujet, Jacques Toubon a d'ailleurs été gaillardement rappelé à l'ordre par l'Elysée. Ce vote surprenant aurait pu s'expliquer par la difficulté à cerner l'ampleur du champ d'application de la directive, mais lors des négociations à huis clos, Jacques Toubon n'a eu de cesse de répéter que son parti ne renoncerait jamais au principe du pays d'origine. L'incompréhension autour de sa stratégie politique planait. Puis, contre toute attente, lundi 6 février, l'effervescence a envahi le Parlement européen puisque M. Toubon a tenu à négocier lui-mme un compromis avec la gauche européenne. Ainsi, il aurait réussi à ménager à la fois son électorat français largement hostile au principe du plombier polonais, et la droite européenne en établissant un texte de compromis défectueux. Restent la branche dure du Parti Populaire Européen qui l'accuse d'avoir pactisé avec la gauche, quelques Socialistes peu enclins à croire à la mort réelle du principe et les Communistes qui préfèrent jouer la carte du rejet catégorique. Mis à part ceux-là, le compromis fait l'unanimité.


Une deuxième lecture attendue

Les feux des projecteurs sont désormais braqués sur les eurodéputés qui décideront en deuxième lecture de revenir ou non sur le compromis. Maintenant qu'il a été voté, qu'il sera maintenu a priori par le Conseil de l'Union Européenne, co-décisionnaire sur le texte, les chances de voir ce texte tout simplement abrogé sont maigres. Si repeindre notre quotidien aux couleurs du néo-libéralisme réjouit les eurodéputés, si se plier aux exigences de la Commission européenne, véritable instigatrice de la directive, devient le lieu commun, alors le Parlement européen peut-il sincèrement prétendre nous protéger contre les dérives d'une Europe aveuglée par ses soucis de performance économique ? Une autre épine risque d'infecter tout le corps politique européen. Comment rédiger une nouvelle Constitution face à un modèle social uniquement régi par le libre-échange ? Quelle nouvelle place occupera l'Etat si ses prérogatives régaliennes en matèire de services sont mises à mal par une directive posant les bases de l'ouverture à la concurrence généralisée ?

Face à un tel choix, nos représentants doivent se pencher sur les conséquences juridiques, et par extension, politiques et sociales, du texte. La deuxime lecture de la directive aura lieu dans un mois. Avec un peu de chance, les eurodéputés auront soupesé d'ici là les dangers d'un arrangement quelque peu compromettant.

Annabel Benhaiem
Par Annabel
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Vendredi 21 avril 2006
Récit haut en couleurs d’une nuit dans une boîte parisienne. Deux journalistes, une noire, une blanche, invitées au Mandala Ray par un des patrons. La Tour Eiffel scintille. Il est vingt-deux heures. Je rejoins une amie Pont Cardinet. Elle a pris le dernier train de Levallois. Nous nous engouffrons dans un taxi, direction le triangle d’or, autrement dit, le quartier des boîtes chics parisiennes. Dans la voiture qui nous emmène, elle me donne des détails sur la soirée que nous allons passer.  Le mec qui l’a invité au Mandala Ray (anciennement le Man Ray) en est le patron. Il ne se doute pas de notre identité de journalistes. Je ne mentionnerais pas son nom, mais si vous le voulez, je peux vous le communiquer par email. Elle l’a rencontré dans un show-room de meubles asiatiques dont je tairais également le nom. Il lui avait donné sa carte en lui disant qu’il aurait plaisir à l’inviter un soir à dîner dans sa boîte. Elle l’appelle vendredi, il l’invite pour le samedi. Elle dit qu’elle vient avec une amie, moi.


Dans le taxi, je lui indique que tenir la chandelle n’est pas vraiment à mon goût, elle me rassure en me disant que cet homme ne lui plaît pas. Nous ne sommes là que pour passer une bonne soirée, tous frais payés, une fois n’est pas coutume. Soit. Arrivées au Mandala Ray, nous sommes accueillies très froidement par le patron en question que j’appellerais Roger. Quelque peu dubitatives, nous acceptons tout de même son invitation à nous asseoir près du bar. Il commande pour nous. La cinquantaine, chemise blanche ouverte sur une poitrine touffue et grisonnante, l’archétype de la vulgarité des nuits parisiennes. Au lieu de rester à discuter avec nous, Roger passe son temps à naviguer entre le bar et le restaurant. Ne voulant pas abuser de son hospitalité, nous ne commandons que deux verres et une assiette d’entremets chinois. Nous passons la soirée toutes les deux, amusées de voir les gens défiler dans des tenues pour le moins désavantageuses. Notamment, une femme noire habillée frugalement qui déambule dans les couloirs les yeux perdus dans le vague. Vers minuit, l’ambiance commence à monter. Notre hôte nous demande si nous sommes partantes pour danser, la salle du restaurant en bas ayant été débarrassée de ses tables. Nous acquiesçons. Avant de descendre, il nous présente un ami à lui. La soixantaine, même chemise ouverte, même poils débordants, à croire que des panoplies ont été vendues en nombre dans les années 80. Il nous inquiète quelque peu ce bonhomme, déjà que Roger ne nous rassure pas des masses. D’autant plus qu’il nous force à lui faire la bise… A ce moment précis, une furieuse envie de déguerpir s’empare de moi. Je me retiens, curieuse de découvrir quelque chose de plus étonnant. Puis, Roger, toujours, nous présente cette femme noire dont nous nous étions moquées quelques minutes auparavant. Médusées, nous lui adressons un léger bonsoir réalisant à quel point ses yeux perdus étaient dus à une consommation abusive de coke.

Face à un réseau de filles noires

Mon amie se tourne vers moi, effrayée. Je lui renvoie un regard tranquille, nous sommes deux, rien ne peut nous arriver. Puis, nous descendons vers la piste de danse. Roger nous indique une table. Nous nous y rendons. Là, stupeur. Ladite table était remplie d’une dizaine, voire plus, de femmes noires toutes bien habillées, voire très apprêtées. Roger nous demande de nous joindre à elles. D’un coup, nous comprenons tout. Nous regardons une dernière fois notre hôte pour lui signifier que nous désapprouvons, puis marchons vers l’autre extrémité de la salle. Nous sommes déboussolées. Mon amie a du mal à contenir sa colère. Je la calme en lui notifiant que cela ne valait pas la peine de se gâcher la soirée entière. Nous pouvons profiter toutes les deux de cette boîte, sans pour autant nous sentir redevables de cette saleté. Nous nous mettons à danser. Puis, la femme noire que Roger nous avait présenté se joint à nous. Je commence à la questionner. « Tu viens souvent ici ? » « Non, c’est seulement la troisième fois, mais ce soir, je suis un peu déçue, mon petit ami n’est pas très présent. » « Qui est-il ? » « Il travaille ici. » « C’est Roger ? » « Oui, tu le connais ? ». Mon sang ne fait qu’un tour. Cet homme serait donc à la tête d’un réseau de prostitution. Où sommes-nous tombées ? Je remonte vers le bar, laissant mon amie discuter avec cette femme. Mon amie est noire, elle devrait réussir à récolter plus d’informations que moi. Au bout d’un moment, elle me rejoint et m’intime de partir. J’accepte. Dans le taxi du retour, elle me raconte sa discussion avec l’autre femme. « D’où viens-tu ?» lui demande-t-elle. Mon amie lui répond : « De Nouvelle-Guinée, et toi ? » « De Guadeloupe ? Que cherches-tu ici ? » « Rien, je suis venue danser avec une amie ». « Tu es sûre ? Tu n’as pas besoin d’argent ? Je peux t’en donner. Roger peut t’en donner ». A ce moment, mon amie a indiqué qu’elle comptait partir. La fille a insisté pour boire un verre avec elle. Elle a refusé puis est montée me chercher.

Le lendemain

Le lendemain, je raconte cette histoire à un ami flic qui m’explique que ce genre de prostitution est monnaie courante dans le milieu de la nuit. Ce que je savais déjà. Mais se retrouver en plein dedans, visée, laisse pantois. Il m’explique que chaque week-end, des policiers en civil pénètrent ces boîtes, mais ils ne constatent que rarement des délits de proxénétisme. Pour choper ce genre de mac, il faut qu’il y ait flagrant délit. Pour qu’il y ait flagrant délit, il faut preuve de passation d’argent de la prostituée au mac.  Dans ce cas de figure présenté, la prostitution ne peut être établie, d’ailleurs, ces deux hommes, Roger et le soixantenaire, ne font peut-être que profiter de la naïveté de ces femmes et de leur besoin d’argent et de drogues. Peut-être abusent-ils d’elle sans leur donner d’argent en retour. Peut-être les invitent-ils en boîte et les arrosent de champagne pour qu’elles se sentent redevables et leur offrent leurs faveurs en fin de soirée… Tout est envisageable. Il n’empêche que réunir autant de femmes noires à une même table et proposer à ses amis mâles de les rejoindre au fur et à mesure ne me dit rien qui vaille. A ce propos, un coup de fil le lendemain à mon amie s’imposait. Elle m’a expliqué à quel point elle s’était sentie meurtrie que cet homme la considère comme une potentielle prostituée qui allait accepter de se soumettre à son bon plaisir parce qu’il lui avait offert un verre ou deux. Blessée parce qu’il l’avait choisie pour sa couleur de peau. Si elle avait été blanche, il n’aurait pas levé les yeux sur elle. D’ailleurs, il ne m’a jamais accordé un regard. Blessée que sa couleur puisse autant la desservir… Je ne tiens pas à passer pour une ingénue dans cette histoire. Je suis au courant de ce qui peut se passer dans une boîte de nuit, simplement, nous nous sommes retrouvées confrontées malgré nous à un milieu puant, dégouttant, salissant, alors que nous n’attendions qu’un dîner sympathique avec un homme qui draguait mon amie et l’invitait naturellement à passer une soirée agréable. Pourquoi ai-je tenu à vous faire part de ce témoignage ? Parce que d’une simple invitation à dîner peut découler une multitude de possibilités. Celle que nous avons rencontrée samedi 15 avril arrive tous les jours, à beaucoup de jeunes filles. Parce que le spectacle auquel nous avons assisté ce soir-là se fondait parfaitement dans le décor.

Annabel Benhaiem
Par Annabel
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Vendredi 2 juin 2006

A la question, le design est-il de l’art, difficile d’apporter une réponse claire et tranchée. Le salon du meuble de Paris a tenu, pour sa quarante-septième édition, à ouvrir le débat. Est-ce la rareté qui transforme les produits de design en œuvres d’art ? Est-ce la médiatisation faite autour des designers qui les porte au rang de créateurs ? Comment en une vingtaine d’années, le design est-il parvenu à tant faire parler de lui ?


Parler de design aujourd’hui est aussi courant que de discuter du dernier film de Besson. Depuis une petite vingtaine d’années, le design est à la mode, toute la presse en parle, même grand public. Philippe Starck a lancé le concept du design pour tous, et aujourd’hui des personnalités comme Matali Crasset reprennent son flambeau. Comme l’explique Gilles de Bure, journaliste spécialisé dans le design, le simple fait de se poser la question démontre que beaucoup de choses se sont modifiées au fil des ans. Il a par ailleurs cité une anecdote illustrant la question le design peut-il être considéré comme de l’art. Voilà trente ans, Gilles de Bure travaillait au Centre Pompidou : « Un de mes amis m’emmène un jour voir le travail de Diego Giacometti, le frère d’Alberto, rue du Moulin Vert à Paris. Je regarde ses objets, ses meubles et je tombe à la renverse car je venais de découvrir un véritable créateur dont le génie avait été occulté par celui de son frère. Je rentre au Centre, cours chercher mon patron en l’implorant d’exposer cet artiste et il me répond : mais enfin vous n’y pensez pas, ce n’est pas du design, c’est de l’art. Je me déporte jusqu’au bureau du Directeur du musée national d’art moderne du Centre Pompidou qui me rétorque : tu n’y penses pas, ce n’est pas de l’art, c’est du design ! Aujourd’hui, Diego Giacometti est exposé partout, ne serait ce jusque dans les couloirs du musée Picasso, où nous pouvons admirer son travail dont nous nous fichons éperdument de savoir si c’est de l’art ou du design puisqu’il s’agit d’un véritable travail d’auteur ». Dix ans plus tôt, en 1966, ses rédacteurs en chef lui demandaient de trouver un autre mot que le mot design, le trouvant trop vague et surtout trop empreint de nouveauté. A cette époque, les revues d’art n’accordaient pas une ligne à ce que nous appelons aujourd’hui design. Aujourd’hui, en feuilletant le numéro de décembre de Beaux Arts Magazine, près de 25 pages sont consacrées au design, soit 18 % du magazine. La réalité du marché a fait rentrer le design dans les magazines.

Un marché structuré autour de la rareté

Selon Philippe Jousse, galeriste spécialisé dans le design des années 1980, le marché a commencé à se structurer voilà une vingtaine d’années. Les designers ont commencé à se faire un nom et leurs créations à se vendre à prix d’or. Les créateurs réalisent que les pièces fabriquées dans les années 1970 et 1980 se vendent aujourd’hui au même prix que des œuvres d’art aux enchères. A l’époque, personne n’aurait envisagé l’envergure de ce phénomène. Comment a-t-il été possible dès lors d’atteindre une notoriété pareille ? La réponse pourrait se trouver dans le fait que la rareté des pièces a déplacé le design vers un marché d’art, même si la mission de l’artiste n’est pas celle du designer. Ce déplacement a été opéré suite à l’impossibilité pour les éditeurs de fabriquer des meubles en grande quantité. Les pièces sont donc restées à l’état de prototype, construisant par la force des choses le phénomène de la rareté, selon Didier Krzentowski, directeur de la galerie Kreo.
Matali Crasset a d’ailleurs salué les éditeurs engagés à juste titre qui n’hésitent pas à risquer d’éditer des meubles en quantité suffisante pour participer à une diffusion plus conséquente.
L’engouement pour le design, mis à part le fait que la rareté permet de l’assimiler à de l’art, n’est pas anodin. Il s’agit d’un marché en perpétuelle évolution, les consommateurs sont plus vite séduits par du mobilier contemporain (années 1970 à 1990 incluses) que par du mobilier du XIXème siècle. Aujourd’hui, le client lambda préfère le confort à l’esthétique. Accélération du temps. La succession et la multiplication des centres d’art, des galeries, des vecteurs de connaissance du design alimentent une offre qui prend de l’importance. L’offre rencontre à un moment ou à un autre la demande, la notoriété du design est née. Gilles de Bure développe :
« Si nous assistons à une concomitance de considération entre art et design, c’est au fond d’une certaine manière, grâce à l’organisation de la rareté. Quand les pièces d’art passent en vente, elles sont cédées à des prix exorbitants. Dès lors, le même principe est appliqué aux pièces de design en essayant de les faire apparaître comme uniques ou quasi uniques, éditées à très peu d’exemplaires. Ce phénomène s’inscrit dans une logique qui veut que derrière chaque pièce se cache un auteur ou un artiste. Les pièces ne peuvent dès lors se vendre qu’à des prix élevés. L’ouverture de la galerie rue Louise Weiss à la fin des années 1980 traduit les balbutiements d’une rencontre entre art et design. Elle a été l’intuition de ce que le marché est devenu. Cependant, aujourd’hui, se pose une question : avec la possibilité d’industrialisation dont nous disposons aujourd’hui, comment est-il possible de continuer à créer de la rareté ? Didier Krzentowski répond simplement que dans sa galerie, 70 % de ses fabricants sont des prototypistes et ne manifestent pas l’envie de rentrer dans un système non artisanal.

Raconter une histoire

Pour le designer et architecte d’intérieur Christophe Pillet, le design peut être assimilé à de l’art aujourd’hui parce que « Le design était considéré pendant longtemps comme un métier de spécialistes et les spécialités se définissaient par des pratiques. Un designer faisait partie de chaîne industrielle, à ce titre, il était apprécié en fonction de sa capacité à gérer une pratique. Nous nous adressions à tel designer car il était le spécialiste des chaises modulables, tel autre pour autre chose etc… Aujourd’hui, les pratiques existent toujours, cependant, les domaines se sont tellement élargis et complexifiés que plus personne n’est capable de maîtriser l’ensemble des compétences. Ce qui est demandé à un designer actuellement c’est de raconter des histoires pour donner un point de vue. Ceci est assez proche de ce que nous apprécions chez un artiste, il n’est plus considéré comme un simple praticien. Il devient naturellement un inventeur. Ainsi, des territoires très scindés ordinairement, se rapprochent, se superposent, formant des zones un peu floues. Les auteurs sont appréciés pour leurs produits, en art comme en design. L’effondrement des barrières des pratiques permet à un designer de faire de l’architecture, à un architecte de pratiquer la photographie et ainsi de suite. Aujourd’hui, la direction artistique a pris de l’essor, les artistes donnent leur point de vue, ils ont une responsabilité du goût sur les choses. L’axe créatif se dématérialise au profit de l’intelligence créative ». Si la mode du design n’a de cesse de croître, cela est probablement dû, comme l’affirme Christophe Pillet, au fait que l’élargissement du design au monde de l’art concerne l’actualité et correspond à une conjonction d’actes simples. Beaucoup d’artistes se réfugient dans le monde du design par peur d’affronter celui de l’art. Le degré d’initiation requis pour apprécier une pièce de design est bien moindre que pour une œuvre d’art. De plus, ce domaine permet d’éviter de rentrer dans le circuit très fermé des galeries, rituel intellectuel quelque peu déroutant. Le design peut se retrouver dans nos hypermarchés. Malgré cette interprétation, certains galeristes restent réfractaires à l’idée que le design puisse s’assimiler à de l’art. ainsi, Philippe et Nicolas Jousse (père et fils) de la galerie Jousse Entreprise continuent à considérer le design comme la normalité qui se doit de rester à la portée de tous les usages. L’importance qu’a prise le design ces dernières années ne lui permet toujours pas d’accéder au rang d’activité artistique. Le débat suit son cours…

Annabel Benhaiem
Par Annabel
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Samedi 18 novembre 2006
L’entreprise a désormais droit de séjour à l’école, comme le démontre un instituteur bruxellois qui dispense des cours de création d’entreprises à des élèves âgés de dix à onze ans. Surprenant ? Pas pour la Commission européenne qui a récemment défendu un projet visant à promouvoir l’esprit d’entreprise dès l’école primaire. L’Europe des jeunes dirigeants ferait ses premiers pas…


« Si ma maman n’a pas acheté d’actions dans notre mini-entreprise, elle peut quand même venir à l’assemblée générale ? » demande Kimberley, dix ans et demi. « Non, seuls les actionnaires et les membres de l’entreprise peuvent participer à une AG », rétorque en souriant Paul De Groote, instituteur à l’école primaire Prince Baudoin, à Woluwé Saint Lambert, commune bruxelloise.
Des échanges amenés à se banaliser dès le plus jeune âge… C’est en tout cas ce que nous pouvons d’ores et déjà entendre lors d’un cours sur le fonctionnement d’une entreprise dans une école primaire. Les élèves ont au maximum onze ans et bénéficient de quatre heures de cours par semaine sur l’entreprise. Ils parlent d’actions, de bénéfices et de factures, comme d’autres récitent leurs leçons d’histoire et de géographie. Quatre heures de cours sous forme de travaux pratiques et d’échanges spontanés, autour d’un vocabulaire inédit quoique souvent abstrait. Il s’agit, en réalité, plus d’une découverte de l’esprit d’entreprise qu’un cours théorique classique.
« Les enfants, sortez de quoi écrire, vous allez rédiger trois lettres. La première invite les autorités de la commune à l’avant-première de la pièce de théâtre que vous jouerez à la fin de l’année. La deuxième s’adresse aux actionnaires… », continue l’instituteur. Dans cette école, jouer une pièce de théâtre n’est pas un simple divertissement. Autour de ce prétexte, Paul De Groote a décidé de créer une mini-entreprise dont les élèves sont les acteurs principaux. Pour financer ce projet, lesdits écoliers ont dû parcourir les rues avoisinantes pour vendre les actions de l’entreprise aux commerçants du coin, cinq euros l’action, sous la forme d’un petit ticket blanc. Ce budget participe à la location d’une salle de théâtre, l’achat de costumes, l’envoi des invitations, etc. Afin de convaincre les parents de la pertinence de ce projet, Paul De Groote a dû lier pédagogie classique (vérification de l’orthographe, de la grammaire lors de la rédaction de lettres, par exemple) à enseignement pratique. Sa mission s’intègre parfaitement dans le projet de la Commission européenne en date du 13 février 2006 visant à insuffler l’esprit d’entreprise aux élèves dès l’école primaire.


Quand l’Union Européenne s’en mêle

A l’occasion de la présentation de ce projet, Günter Verheugen, vice-président de la Commission et responsable des entreprises et de l’industrie, a déclaré récemment qu’il faut : « encourager les jeunes Européens à devenir les chefs d’entreprise de demain. Nous devons adopter une ligne de conduite systématique à l’égard de la formation à l’entreprenariat, dès l'école primaire et jusqu’à l'université ». L’Europe se trouve à moins de quatre ans du bilan final de la stratégie de Lisbonne visant à faire de l’Union européenne l’espace économique le plus compétitif au monde en dix ans. Seulement, le bilan à mi-parcours, en 2005, s’est révélé très décevant, le paysage économique européen n’ayant pas foncièrement évolué ces cinq dernières années. Après avoir insisté sur le développement des technologies de l’information et de la communication, sans grand succès, nos gouvernants européens tablent sur les jeunes. Pour justifier cette décision, la Commission certifie que « la capacité de l’Europe à relever les défis de la compétitivité et de la croissance dépend de la volonté de stimuler l’esprit d’entreprise par l’éducation et l’apprentissage. Les initiatives cohérentes de ce genre sont encore trop rares. Pourtant il existe des exemples de bonnes pratiques en Europe. La difficulté consiste à les étendre au plus grand nombre ».

L’intérêt n’est pas l’argent

La Belgique compterait donc parmi les bons élèves.  Elle a été, avec la Suisse, un des premiers pays européens à importer des Etats-Unis l’idée de l’entreprise enseignée à l’école. Créé en 1930 à New York, le programme Junior Achievement s’est très peu répandu en Europe, l’entreprise restant le pré carré des adultes, la notion d’argent ne devant pas infiltrer le monde des enfants, selon les règles sociétales imposées jusque-là. La Belgique commence à s’émanciper de ce tabou. Si le phénomène traverse nos frontières, comme le souhaite la Commission européenne, la France accepterait-elle de voir ses bambins manipuler dès leur plus jeune âge les notions d’argent et de transactions ou rejetterait-elle cette idée tout droit venue d’outre-Atlantique ? Inculquer l’esprit d’entreprise à un âge où l’insouciance est un bien que nos sociétés ont mis du temps à obtenir ne serait-il pas une régression ? La réponse n’est pas si évidente… La récente initiative de Thierry Breton de créer un Conseil pour la diffusion de la culture économique (le CODECI), que Claude Perdriel présidera, va distinctement dans le sens de la promotion de l’esprit d’entreprise inculqué aux gamins. En effet, notre ministre de l’Economie et des Finances attend de ce Conseil qu’il propose des actions concrètes auprès des entreprises, de l’Education Nationale et de la formation professionnelle pour rendre plus familiers aux jeunes le monde de l’entreprise et les métiers exercés en rapport. L’exemple de la Belgique lui serait-il apparu comme un début de réponse pour combattre l’inertie française dans ce domaine ? Côté belge, enseigner l’entreprise aux écoles primaires est toujours bien vu. A écouter Fabienne Baise, responsable de la communication pour l’association belge Les Jeunes Entreprises, « l’esprit d’entreprendre, c’est d’abord un comportement. Curiosité, esprit d’initiative, d’équipe, responsabilisation… Les enfants possèdent toutes ces compétences transversales, mais les cours classiques font rarement appel à elles ». Pour Fabienne Livens, institutrice et porteuse du projet de mini-entreprises, l’intérêt n’est pas l’argent. « Les enfants ne retiennent pas cela à la fin de l’année. Si la mini-entreprise enregistre des pertes, personne ne les sanctionne. Qu’on ne vienne pas dire que le but est de faire de l’argent », ne manque-t-elle pas de marteler.
« En Belgique, le savoir prime dans l’enseignement. Je me bats depuis des années pour que le savoir-faire trouve enfin sa place. L’année prochaine, je projette d’ouvrir une boutique dans une école primaire, entièrement gérée par les élèves de la communauté française, mais tout se fera en néerlandais », explique Paul De Groote. Ainsi, le savoir s’alliera au savoir-faire…
Cependant, ce passionné de la débrouillardise devra continuer à faire des pieds et des mains pour convaincre d’autres écoles et parents d’élèves, qui manifestent ouvertement, selon lui, leurs réticences quant au bien-fondé d’une telle éducation.
Couchée sur le papier, l’idée de l’entreprise à l’école est loin de remporter tous les suffrages. Pourtant dans la pratique, rien ne semble porter préjudice à ces enfants, qui considèrent finalement ces cours comme un divertissement. Espérons tout de même que les bons points ne se transforment pas en stock options pour les plus méritants.

Annabel Benhaiem

Par Annabel
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